Conquistadors, cannibales et changements climatiques
Une brève histoire du biochar

Des conquistadors aux spécialistes en science des sols, l’évolution de terra
preta en biochar est une étrange histoire. Les progrès dans la compréhension de cette histoire ont été lents et sporadiques, mais la recherche des dernières
décennies indique les perspectives de ce qui pourrait être un futur excitant. Une nouvelle aventure est en train de commencer.

Le 5 août 1495, Christophe Colomb recevait une étrange lettre du Cosmographe Royal Jaume Ferrer de Blanes. Ferrer écrivait pour informer Colomb de ses découvertes dans le Nouveau Monde, et en particulier de l’apparente corrélation entre “de grandes et précieuses choses” et ”des régions chaudes habitées par des populations à la peau foncée”. Il ajoutait que “en conséquence, selon mon opinion, tant que votre seigneurie n’aura pas rencontré ces populations, elle ne pourra pas trouver en abondance ces précieuses choses”. Séduit par la perspective d’un trésor, lors de son autre traversée de l’Atlantique, Colomb mis le cap sur l’équateur, découvrant ainsi l’Amérique du Sud. La logique approximative de Ferrer allait transformer la face du monde et tout le mode de vie des Amérindiens.

Le portulan de Zuane Pizzigano (1424)

Cinquante ans plus tard, les Européens ayant conquis les royaumes Aztèque, puis Inca, étaient tout aussi affamés d’or, d’argent et de cannelle. En 1540, Gonzalo Pizarro arrive à Quito en tant que Gouverneur et chargé par son frère Francisco Pizarro d’organiser une expédition à l’intérieur des terres. Les mythes de l’existence du Pays de la Canelle, qui valait alors en Europe plus cher au poids que l’or, et d’un fabuleux territoire s’étaient répandus, et les conquistadors espagnols rêvaient de découvrir ce mystérieux Eldorado. Gonzalo Pizarro demande donc à Francisco de Orellana de l’accompagner dans son expédition vers l’est.

Gonzalo Pizarro réuni à Quito une troupe composée de 220 espagnols et 4000 indiens. Pendant ce temps, Francisco de Orellana se charge de rassembler d’autres hommes à Guayaquil et d’obtenir des chevaux. Tous vont se rassembler au mois de Mars 1541 dans la vallée de Zumaco pour entreprendre la périlleuse expédition.

Les expéditionnaires arrivent sur les rives de la rivière Coca le 26 Juin 1541 où ils font la rencontre des indiens Omagua dont le chef leur servira de guide. Mais le temps passe et rien n’indique aux espagnols qu’ils s’approchent du Pays de la Canelle ou de l’Eldorado. On est en décembre, depuis leur entrée dans la jungle, le mauvais temps a commencé à saper la santé des expéditionnaires, et nombreux sont les hommes qui meurent de faim ou sous les attaques des tribus belliqueuses.  La nourriture est devenue rare et ils ont même été forcés de manger les chevaux.

Gonzalo Pizarro ne veut pas revenir sur un échec à Quito et propose à Francisco de Orellana de construire un bateau, le San Pedro, pour transporter les malades et les blessés en suivant les cours du Rio Coca et du Rio Napo jusqu’au confluent des rivières Aguarico et Curaray. Les provisions sont épuisées, l’expédition a perdu plus de 100 espagnols et plus de 3000 indiens quand le 22 février 1542 Gonzalo Pizarro demande à Francisco de Orellana de redescendre d’aller chercher des vivres avec 60 hommes.

Après de nombreux jours de navigation, lui et ses hommes ont trouvé un village sur le fleuve Napo et ont satisfait leur faim. Mais ils ne peuvent remonter  la rivière et Orellana décide de construire une nouvelle embarcation, le Victoria, et envoie un message à Gonzalo Pizarro. Mais ce dernier avait déjà commencé la route du retour vers Quito avec les 80 hommes restant.

Francisco de Orellana entreprend alors un voyage fantastique de 4800 kilomètres, voguant pendant 7 mois sur les eaux du Napo, du Trinidad, du Rio Negro et de l’Amazone, pour arriver jusqu’à l’embouchure de l’immense fleuve le 26 août 1542.

Au cours de ce voyage, Orellana va perdre 13 hommes sous les flèches des indiens et à cause des maladies et de la faim. C’est au cours d’une de ces batailles, le 24 Juin, que Fray Gaspar de Carvajal, le chroniqueur de Francisco de Orellana, affirme qu’ils ont été combatus par des indiens dirigés par des femmes nues, blanches et musclées, très féroces, comme celles dépeintes dans la mythologie grecque, les fameuses Amazones qui allaient donner leur au grand fleuve qu’il était en train de découvrir. Mais certains diront que l’équipage a sans doute était attaqué par des indiens au cheveux longs.

 

 

Une fois arrivé au delta de l’Amazone, Orellana et les 47 survivants de l’expédition sont bien accueillis par les indigènes de île de Marajó (Brésil), habitués à rencontrer des espagnols et des portugais. Francisco de Orellana se dirige alors vers Cubagua (Venezuela), longeant les côtes de Trinidad. L’expédition arrive finalement à Cubagua le 11 septembre 1542. Gonzalo Pizarro et ses hommes, entre temps, sans provisions, sont retournés à Quito, en traversant à nouveau l’immensité de la jungle et les montagnes glacées des Andes.

Francisco de Orellana décide ensuite de s’embarquer pour Santo Domingo afin de rentrer en Espagne pour faire part de la découverte de ces nouvelles terres qu’il baptisa Nueva Andalucía (Nouvelle Andalousie).

Mais en arrivant en Espagne on veut le juger pour avoir abandonné Gonzalo Pizarro. Cependant, Orellana réussi à convaincre ses juges qu’ils ne pouvaient rien faire contre la force des flots et qu’ils n’avaient pas eu d’autre choix que de suivre le cours du fleuve.
 

Plusieurs mois plus tard, le 18 février 1544, il obtient du roi Charles Quint le titre de Gouverneur de Nueva Andalucía et décide de repartir vers les Indes avec son épouse Ana de Ayala.

L’expédition prend la mer à Cadix le 11 mai 1545 avec quatre navires, 200 soldats d’infanterie et 100 cavaliers. Mais un des bateaux sombre avant même d’arrivée au Cap Vert, puis un deuxième pendant la traversée de l’Atlantique et on doit se résoudre à abandonner un troisième navire en arrivant à l’embouchure de l’Amazone.

Peu avant Noël 1545, l’équipage débarque sur terre et Orellana ordonne la construction d’un nouveau bateau pour entreprendre la remontée du fleuve. L’expédition parcoure alors 500 kilomètres à l’intérieur du delta dans des conditions difficiles; 57 de ses hommes sont morts de faim et les survivants débarquent sur une île du fleuve.
Francisco de Orellana décide alors de partir en reconnaissance pour trouver des vivres. Mais à son retour, le campement est désert. Ses hommes avaient tenté de le retrouver avec une embarcation qu’ils avaient construit, mais ne le voyant point, ils décidèrent de repartir vers le Venezuela en longeant les côtes.

Francisco de Orellana et les quelques hommes qu’il lui restait sont alors attaqués par des indiens Caraïbes. 17 des expéditionnaires succombent aux flèches empoisonnées.
En Novembre 1546, on parvient enfin à localiser son expédition dans laquelle Francisco de Orellana est mort dans les bras de sa femme, emporté par la fièvre.

 

 
 
Francisco de Orellana Amazon River voyage (1541-1542)

 

Rendant compte de son aventure à la Cour d’Espagne, Orellana décrivit le système agricole très perfectionné des Indiens, la densité de population et le mélange de fermes isolées et de villages ceints de murs. Ne voyant que les richesses des amérindiens et désirant connaître l’origine des métaux précieux portés par les hommes de haut
rang, le Roi et la Cour financèrent une seconde expédition en 1541 empruntant un autre itinéraire. Mais ce fut un échec complet. Hommes et embarcations furent perdus et Orellana lui-même fut noyé lorsque son bateau chavira
près de l’embouchure de l’Amazone.

91 années passent, jusqu’en 1637, lorsque le capitaine Pedro de Teixera ne retrouva aucune trace de ce qu’Orellana avait décrit. Teixera ne rencontra qu’un désert vert. Il ne trouva aucun village d’importance et encore moins de traces d’une civilisation particulière. Ou bien Orellana avait menti, ou bien des millions de gens et leur mode de vie avaient disparu en moins d’un siècle. Le monde étonnant des Amazoniens fut relégué au rang de mythe.

Le mystère se dévoile

Les années passèrent et le bassin de l’Amazone fut considéré comme une région dépourvue d’intérêt et de richesse. Et soudain se produisit un évènement en apparence insignifiant mais en fait riche de sens. En 1870, James Orton, un explorateur américain, géologue peu connu, remarqua que le long des sols acides
typiquement gris du bassin amazonien existaient des pans entiers de sols “noirs et très fertiles”. La plupart des gens n’auraient pas porté attention à cette remarque insignifiante, mais il s’agissait en fait des sols dont rêvent les scientifiques. Des groupes de chercheurs vinrent pour analyser la mystérieuse terre noire, ou terra preta comme on l’appelait localement. En 1879, le naturaliste Herbert H. Smith conclut que “cette terre doit sa richesse aux dépôts de milliers de restes de cuisines pendant des milliers d’années sans doute”.

Cette analyse, renforcée au début du vingtième siècle par l’analyse de la composition des sols faite par le géologue William Katzer – un mélange de résidus minéraux, de plantes carbonisées et d’élément organiques décomposés – commença à enflammer les esprits. La transformation de cette terre était-elle le fait d’humains ayant habité ces régions ? Orellana aurait-il dit la vérité ? Pour beaucoup de gens ces suppositions étaient ridicules. Betty J. Meggers, archéologue réputée du Smithsonian Institute, répéta à maintes reprises l’argument selon lequel, même si une riche flore couvrait le  bassin amazonien les sols pauvres ne pouvaient pas retenir les nutrimentsnécessaires au développement agricole de sociétés complexes. Elle affirma qu’un village de plus de 1000 habitants n’aurait pas survécu. Cependant des sols aussi minces et acides existent dans les savanes herbeuses des plateaux de Mojos en Bolivie (Llanos de Mojos). Bien que peu de gens y vivent à cause de la difficulté à obtenir des récoltes, William Denevan avait noté en 1960 que le paysage était zébré de lignes droites artificielles : évidence d’une agriculture préhistorique d’importance.

De leur côté, Clark Erickson et William Balée en travaillant avec des fermiers indigènes qui habitaient encore ces plateaux découvrirent des indices d’une civilisation perdue “ils ont des mots décrivant des plantes domestiques existant depuis 2000 ans”. Les objections soulevées par Betty Meggers ont été largement réfutées. Les analyses archéologiques ont confirmé la corrélation entre les sites de terra preta et les civilisations décrites jadis par Orellana au XVIe siècle. Bien plus, la présence de tessons de poterie et de déchets végétaux et animaux dans ces sols démontre qu’ils sont le produit d’une action humaine. Grâce au soin particulier apporté à leur manière de cultiver les sols pendant des siècles, les peuples d’Amazonie furent capables de compenser les limites de leur environnement naturel, créant ainsi un système agricole capable de nourrir probablement des millions d’habitants. En se basant sur des preuves linguistiques et sur des vestiges de poteries, Donald Lathrap émit l’hypothèse dans les années 1960 que le territoire au confluent de l’Amazone, du Rio Negro et du fleuve Madeira était le centre d’une vaste civilisation très avancée s’étendant du Brésil aux Caraïbes. Son déclin rapide a été principalement expliqué par les maladies du vieux monde apportées par les Espagnols qui se sont répandues et contre lesquelles les Amérindiens n’avaient pas d’immunité.

 

Inspiré du texte de Emily Wayne de l’Université d’Oxford
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